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Marseille, Ville sauvage

« La nature ne commence pas là où s’arrête la ville »

A l’heure où la « ville durable » et la « biodiversité » font irruption dans le débat public, l’auteur et éditeur Baptiste Lanaspèze questionne les relations entre ville et nature dans un ouvrage à paraître chez Actes Sud. A partir du « cas Marseille », il nous éclaire sur le concept d’écologie urbaine pendant que le photographe Geoffroy Mathieu nous fait partager son regard sur cette « ville sauvage ». Rencontre.
« La nature ne commence pas là où s’arrête la ville »
© Geoffroy Mathieu
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Constitué d’un essai et d’un portfolio, votre ouvrage peut se concevoir comme une initiation à l’écologie urbaine à travers une exploration du territoire de Marseille…

Baptiste Lanaspèze : L’écologie urbaine est la science qui étudie les écosystèmes en milieux urbains. Ce champ de recherche, qui a traversé tout le XXe siècle, connaît un fort développement depuis les années 2000. Il y a une nature en ville. Il faut, non pas la préserver, mais l’enrichir, en imaginant des alternatives aux parcs et jardins, aux espaces mis sous cloches… Dans cet ouvrage, nous proposons donc une réflexion sur ce concept d’écologie urbaine. Mais il s’agit aussi d’un livre sur Marseille, un livre d’amour. Nous voulons montrer que ce qui fait la singularité de Marseille, c’est sa relation ville/nature. Une idée toute bête, mais encore peu exprimée.

 

En quoi la présence de la nature à Marseille est-elle si singulière ? En quoi Marseille est-elle une ville « sauvage » ?

BL : Ce qui me frappe ici, c’est ce choc violent entre une urbanisation trash (béton, autoroutes, cités, ruines industrielles), et en même temps, au coin de la rue, un bout de garigue, un bout d’île… Ce n’est pas une nature « des parcs » entretenue, choyée, bichonnée, comme à Stockholm ou Berlin, mais une nature « sauvage ». Marseille est une ville avec un amphithéâtre de collines non constructibles ; une ville avec le seul Parc national périurbain d’Europe ; une ville où l’on peut partir chasser la grive ou le sanglier en sortant de l’usine ; une ville parsemée de « trous » liés à la désindustrialisation et à la baisse de la démographie, devenant ainsi friches végétales… Tous ces facteurs créent un dialogue très riche dans la relation entre ville et nature. Bien plus que dans une ville avec tout plein de parcs !

 

Comment est né ce projet ?

BL : Il y a cinq ans, Geoffroy et moi avions collaboré à un premier ouvrage, une commande pour les éditions Autrement. En l’achevant, j’ai pris conscience que le livre qu’il fallait faire, c’est sur la nature à Marseille… En commençant par la question des mauvaises herbes, qui poussent partout, qui envahissent tout… Esthétiquement, sociologiquement, symboliquement, écologiquement, les mauvaises herbes dans la ville, c’est passionnant ! Ensuite, nous avons pris notre temps. Car c’est un livre qui s’est fait au rythme de l’amitié, et non au rythme de la commande.

Geoffroy Mathieu : Pour ma part, j’ai justement deux espaces de jeu : « l’urbain » (j’ai fait des séries sur les villes méditerranéennes) ; et le « rural ». Baptiste m’offrait donc la possibilité de réunir ces deux aspects de mon travail. De plus, j’ai trouvé intéressant – pour ma pratique photographique – de regarder le monde comme il le propose, et notamment la ville. La séparation entre ville et nature n’existe pas. Cela me donne la possibilité d’englober le tout sur une même image.

 

C’est un livre qui s’est écrit… en marchant ?

GM : Cette aventure s’est en effet construite quand Baptiste et moi-même avons commencé à faire des balades autour de Marseille. Nous avons beaucoup marché : sur la L2, l’Huveaune, l’Estaque… A force de marcher, à force d’entendre Baptiste parler pendant qu’il marche, ce projet a pu prendre forme, petit à petit. Baptiste réfléchissait à la notion de « sauvage », ce qui m’a aidé à définir un cadre pour mes photographies : qu’est ce qui est sauvage et qu’est ce qui ne l’est pas ? Je voulais aussi éviter de me limiter au végétal. Car il y a aussi le minéral, l’air, l’eau… La nature n’est pas verte.

BL : Nous avons commencé par nous dire qu’il fallait sortir du centre-ville, qui ne représente après tout que 5 % de la surface de Marseille. Les gens connaissent La Plaine, Le Cours Julien, Saint Charles, le Prado, alors qu’on pourrait presque dire que la ville commence au-delà ! A partir du moment où tu sors du centre-ville, tu t’aperçois qu’il y a de la nature partout.

GM : La tentation, dans ce genre de travail, c’est de trop aller vers le nord. Le sud est plus « propre », plus « rangé », car moins industriel… Mais c’est la même ville.

 

Comment s’articule l’ouvrage, entre essai et photos ?

BL : Les photos n’ont pas vocation à illustrer un propos. Elles constituent un essai photographique en soi. Dans ces images, il y a des lieux dont je ne parle pas et vice et versa. Je n’ai jamais appelé Geoffroy en lui demandant de photographier tel ou tel endroit en fonction des paragraphes que je venais de terminer. Cet ouvrage constitue donc l’expression de deux individualités.

GM : Il faut relativiser, car il y a tout de même près de 200 pages d’essai pour 30 photos… C’est donc avant tout un livre de Baptiste ! Ce type de collaboration me parait beaucoup plus intéressant qu’un projet se limitant à un simple livre de photos. L’essai est enrichissant pour les images. Il y a un vrai dialogue. Faire de l’art pour l’art ne m’intéresse pas.

 

Dans ces photographies, intension documentaire et dimension artistique s’entremêlent…

GM : Dans ma pratique photographique, je suis assez contemplatif. J’aime utiliser les codes de la représentation documentaire (frontalité, netteté, légendes) en essayant de les torturer pour faire basculer mes images dans le poétique. En ce qui concerne ce projet, cela se rapproche davantage du documentaire car c’est thématisé, orienté, attaché à un lieu… Je considère de toute façon qu’une démarche documentaire est une démarche artistique, on le sait depuis Walker Evans.

 

Cette végétation anarchique venant empiéter sur l’espace urbain confère à vos yeux un certain charme à la ville. Pour d’autres, cette nature sauvage serait plutôt considérée comme parasite…

BL : La notion de parasite est tout à fait intéressante. En poussant plus loin notre raisonnement, ça devient un peu philosophique : les mauvaises herbes, c’est de la nature. Mais alors les goélands aussi. Tout comme les pigeons. Et les rats alors ? L’un de mes textes invite justement à réfléchir sur les rats : depuis que l’homme a inventé la ville, il y a des rats. Dans l’écologie scientifique, j’ai découvert la notion de « commensalité », le fait de manger à la même table. Nous avons tous dans le ventre un à deux kilos de bactéries E. coli. Elles nous aident à digérer en se nourrissant de nos déchets. Nous sommes donc en symbiose : elles sont nos « commensales ». Alors que le parasite tue son hôte, le rat est lui aussi un « commensal » du citadin : il ne parasite pas la ville, mais nous aide au contraire à gérer des tonnes de déchets organiques. C’est une métaphore intéressante : chaque mammifère accueille dans son ventre deux kilos de bactéries E. coli, de même que la ville accueille à peu près un rat par habitant. La réflexion sur la nature devient ainsi un peu plus « râpeuse », un peu plus « poilue » ! La question de la naturalité de la ville, c’est aussi la question du déchet… Marseille m’inspire ce genre de réflexion, alors que pour Paris, ce n’est absolument pas le cas. C’est juste un super musée qui fonctionne bien, où il y a plein de touristes, une machine économique… Ici, tu vois les coulisses !

 

Mais est-ce vraiment une bonne chose ?

BL : Nous ne sommes ni des urbanistes, ni des paysagistes. Je n’ai pas reçu pour mission de penser la Marseille du futur, il m’est ainsi difficile de faire des préconisations. Nous aimons cette ville telle qu’elle est - mal foutue – et en effet, ce côté bordélique, on peut s’y attacher car visuellement, cela produit de très belles choses. Mais je ne suis pas en train de dire qu’il faut préserver le chaos…

 

Même si vous n’êtes pas urbanistes, pourriez-vous nous donner quelques pistes de réflexion pour un nouveau projet de ville à Marseille ? 

BL : L’écologie urbaine promeut par exemple la création de continuités végétales, les trames vertes urbaines. Des couloirs de végétation bien plus efficaces que de simples îlots de verdure. A Marseille, les choses vont d’ailleurs dans ce sens… Aussi, dans le bouquin, je donne la parole au géographe et urbaniste Jean-Noël Consalès. Ce dernier a défini la très jolie notion d’ « agree urbanisme » : il s’agit de sauver et restaurer toutes les traces de ruralité et d’agriculture sur le territoire. Car en dehors du centre-ville commence le « grand terroir marseillais ». Au XIXe siècle, il a été envahi par les industries. Les ouvriers y ont donc construit leurs maisons. On a ensuite fait des cités et grands ensembles à foison durant la reconstruction… Mais au milieu de cette mosaïque, il reste quelques champs, qu’il faut sauver. L’agriculture urbaine est un sujet aujourd’hui en plein développement. Le vrai projet pour Marseille, c’est donc revitaliser et réactiver la ruralité. Ici, les mentalités sont rustiques : la parole donnée, la vie de village, le café, le PMU… On va pêcher, on va chasser… Marseille n’est pas une ville citadine. C’est une ville rurale.

 

Dans votre ouvrage, on peut voir des photos du marché aux puces, des personnes piqueniquant sur la plage, ou dans leur cabanon… Ça aussi, c’est sauvage ?

GM : Lorsqu’on s’est posé la question du « sauvage », on s’est dit qu’au final, une cagole, c’est sauvage. Aller manger une pizza chez Dédé, c’est sauvage. Ce qui prime, c’est moins la perception du lieu que son usage. A Marseille, le sauvage est une forme de liberté. Une liberté prise sur les espaces. Et sur la loi.

BL : La première phrase du bouquin résume tout notre propos. Elle n’est pas de moi mais d’une bande de gamines de 13 ou 14 ans, que j’ai croisées à Malmousque. Elles s’amusaient à sauter dans l’eau à cinq ou six mètres de hauteur, mais l’une d’entre elles hésitait. Sa copine lui a alors dit : « Allez, vas-y, saute… Tyé une sauvage ! » Et elle a sauté. A Marseille, quand on te dit que tu es « sauvage », ça galvanise ! Entendre ce terme clairement utilisé de façon positive m’avait déjà vraiment scotché. C’est alors qu’après son plongeon, la fille remonte. Et, suprême récompense pour moi, sa copine lui dit : « Oh, je te dis que tyé une sauvage et tu sautes. Tu aurais fait quoi si je t’avais traité de grosse p… ? » Pour moi c’était du pain béni : cela montre bien qu’elle était consciente de l’ambigüité du terme ! J’ai donc commencé le bouquin en expliquant qu’à Marseille, le terme « sauvage » est un compliment dont la saveur tient aussi au fait qu’on sait qu’ailleurs, c’est une insulte. Il existe un vrai rapport entre dire : « Tu es une Marseillaise », et dire : « Tu es une sauvage ». Cela signifie : « Tu es insoumise, rebelle, authentique »… Car être « sauvage », ça veut dire que la civilisation ne t’as pas changé. Cette valorisation du non civilisé m’intéresse beaucoup. Marseille est donc une ville sauvage au sens marseillais, et en même temps, c’est une ville sauvage dans le sens où l’on y trouve de la biodiversité. Et comme en plus, le mot « sauvage » est aujourd’hui très valorisé dans le monde de l’écologie, on a ici un flottement de sens hyper riche.

 

Le Parc national des Calanques fait débat. Quel est votre point de vue ?

BL : Je ne discute pas la nécessité de préserver ce site de l’urbanisation. Le Parc, c’est la sanctuarisation. C’est la seule façon d’éviter les petits accords, les permis de construire… Ceci dit, il faut être conscient qu’il y a un million de visiteurs par an, chiffre qui devrait doubler après le classement en Parc national… Ajoutons aussi que déjà, quand je me balade dans les calanques, des gardes viennent me voir en me disant qu’il ne faut pas marcher sur telle plante endémique… L’écologie a, depuis le début, une tentation hygiéniste et puritaine. Dans les Parcs régionaux ou nationaux, le sauvage est domestiqué. L’Etat met des sites sous cloche en disant : « C’est sauvage, il ne faut plus y toucher ». Le sauvage garanti par la loi, c’est paradoxal !

 

Mais nécessaire ?

BL : Pour moi, c’est une forme immature et inaboutie, d’une vraie écologie.

 

C’est à dire ?

BL : Il faut détacher hygiénisme et écologie. Je suis par exemple très énervé lorsque je jette un chewing-gum dans la rue (ce qui dégueulasse), et qu’on me dit que ce n’est pas écologique. Ça n’a rien à voir ! Selon la vision classique, la nature c’est propre, c’est vert, c’est fragile, et c’est protégé. C’est une façon de voir les choses très urbaine et citadine. Comme s’il y avait d’un côté la nature, et de l’autre, l’homme… Qui serait d’une autre nature que la nature ! Cette schizophrénie m’agace. Je crois que le modèle de développement de l’occident est complètement erroné et ce, par la faute d’une vision du monde aberrante : le dualisme homme/nature. Le propos de la pensée écologiste, c’est justement dire que l’homme fait partie de la nature.

 

La ville fait donc aussi partie de la nature ?

BL : Tout à fait. On peut donc sortir la nature des parcs. La nature, c’est nous, c’est nos productions, c’est la ville… Mais jusqu’où peut-on aller ? Mon idée, c’est que la nature, ce n’est pas ce qui est vert, ou ce qui est propre… La nature, c’est ce qui est sauvage. Au lieu d’opposer la nature au « civilisé », je l’oppose au « domestique ».

 

Comment jugez-vous le mouvement écologiste ?

BL : Le mouvement écologiste, dans sa quadruple dimension (politique, scientifique, philosophique, administrative), offre la matière du monde de demain. C’est eux qui ont raison. Mais, je le répète, je ne me reconnais pas toujours dans les propos hygiénistes d’une certaine écologie dualiste. Au XXe siècle, l’écologie s’est coupée des mondes intellectuels. A l’inverse, beaucoup d’intellectuels n’ont pas compris que ces questions étaient d’un intérêt majeur…

 

Vous avez fondé à Marseille la maison d’édition Wildproject en 2008. Pour démontrer qu’une autre écologie est possible ?

BL : Wildproject veut introduire en France un mouvement de pensée anglo-saxon, l’ « Environmental Ethics », que l’on peut traduire par « philosophie de l’écologie ». Nous avons commencé par publier les ouvrages fondateurs (ou à la marge) de ce courant. Il y a par exemple le mythique Printemps silencieux de l’américaine Rachel Carson. Sorti en 1962, il n’a jamais été traduit en français. C’est bien la preuve qu’ici, les intellectuels ont attendu longtemps avant de se préoccuper de l’écologie !

 

Vous êtes aussi l’initiateur du GR2013, manifestation phare de Marseille-Provence 2013. Comment présenteriez-vous ce projet ?

BL : Il s’agit de renouveler la pratique de la randonnée en la transposant en milieu périurbain. C’est ma façon à moi – raisonnable – de décrire le GR2013. Mais Nicolas Mémain, artiste associé au projet, dirait quant à lui : « On va regarder les Bouches-du-Rhône comme si c’était la chapelle Sixtine ! » Nous considérons que l’œuvre d’art, c’est le paysage. Ce chemin, c’est juste un cadre mis tout autour des Bouches-du-Rhône pour montrer que ce paysage modifié, déblayé, remblayé, occupé par des villes, par des gens, pollué, dépollué, éboulé, c’est l’œuvre plastique absolue !

 

Qui a réalisé le tracé ?

BL : Il a été réalisé avec sept « artistes marcheurs ». A Marseille, il y a en effet quelques artistes qui se revendiquent comme « marcheurs » ou « promeneurs ». En comptant large, cela représente une dizaine de personnes. Dont Hendrik Sturm, Mathias Poisson, Nicolas Mémain, le collectif Safi… Moi, j’appelle ça une scène. Quand tu joins l’art conceptuel (disparition de l’œuvre) et l’art de la performance, tu arrives assez vite, en mettant la question du territoire au centre de ta pratique, à la marche.

 

Ceux qui s’attendent à une banale randonnée champêtre ne risquent-ils pas d’être surpris en passant devant une friche industrielle ?

GM : On en arrive au vrai propos du GR : il s’agit de montrer qu’il y a de la poésie dans ces lieux à priori sans qualité. Nous voulons faire passer les gens par des points de vue où cette beauté leur saute aux yeux.

BL : Ce territoire est spectaculaire ! Tu peux passer sous l’autoroute dans une rivière, en remontant tu vois une raffinerie, tu continues vers une forêt et tu arrives devant Plan de Campagne… Tu t’éclates ! C’est toujours le même propos : la nature ne commence pas là où s’arrête la ville. Dans le GR2013, on peut passer d’une zone industrielle à une zone Natura 2000. Et les deux se mélangent.

GM : L’intérêt de la marche autour de Marseille, c’est pouvoir découvrir la ville depuis différents sites. Tu parcours une montagne et au fur et à mesure, Marseille s’ouvre à ton regard… On vient pour ça, pas pour voir la nature grandiloquente. Les Marseillais le savent !

Ville sauvage - Essai d’écologie urbaine à Marseille Baptiste Lanaspèze, Geoffroy Mathieu Ed. Actes Sud

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