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débat

Fallait-il rendre à César le buste du Rhône ?

Après avoir conquis Arles, puis le Louvre, le « buste de César » s’attaque cette année à Marseille : il sera exposé durant près de trois mois aux ABD Gaston Defferre. Si cette pièce archéologique fascine les foules, certains scientifiques ont de sérieux doutes : pour eux, on se serait un peu trop rapidement empressé de rendre à César ce qui ne lui appartenait pas... Décryptage.

Fallait-il rendre à César le buste du Rhône ?
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« Putain, mais c’est César ! » Le cri du cœur de Luc Long résonne encore dans l’esprit de tous ceux qui, depuis ce jour d’octobre 2007, se pressent pour étudier la découverte de l’archéologue et confirmer – ou non – cette identification pour le moins spontanée. En effet, ce n’est que quelques instants après avoir sorti des eaux du Rhône « cette belle, puissante et expressive tête de marbre », qui reposait au fond du fleuve depuis plus de deux millénaires, que Luc Long y a reconnu le visage du vainqueur des Gaules… Comme une évidence. « Ensuite, nous avons consulté les plus éminents spécialistes de la statuaire antique afin d’être certains qu’il s’agissait bien d’un portrait de Jules César, rapportait un peu plus tard Michel L’Hour, directeur du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM), en charge des fouilles. A l’unanimité, les chercheurs ont confirmé l’authenticité du portrait. » L’information, longtemps gardée secrète, pouvait donc être officialisée. Par la ministre de la Culture elle-même. Le 13 mai 2008, Christine Albanel annonçait ainsi que « la plus ancienne représentation connue de Jules César » avait été découverte à Arles. Une nouvelle qui, aussitôt, fait le tour du monde : partout, on se prend de passion pour « le vrai visage » de César. Rarement une pièce archéologique aura suscité un tel emballement médiatique. Pourtant, très vite, certains chercheurs émettent des doutes : on se serait un peu trop rapidement empressé de rendre à César ce qui ne lui appartenait pas forcément…

 

Débat. Parmi les sceptiques, le directeur de l’Institut archéologique allemand de Rome, Paul Zanker. Une référence. Il affirme que ce buste n’est pas un portrait de Jules César, mais celui d’un anonyme qui aurait souhaité être représenté selon les traits du dictateur. Un pavé dans la mare… De plus, Paul Zanker n’est pas isolé. Beaucoup le rejoignent pour contester la thèse « officielle ». Si bien que la communauté scientifique apparaît, dès lors, divisée. « Un certain nombre de chercheurs – entre 60 et 80 % d’entre eux (sic) - considère qu’on a là un véritable portrait de César, mais d’autres, tout aussi respectables, estiment que ce n’est pas le cas », résume Claude Sintes, le directeur du musée de l’Arles antique, qui voit toutefois « davantage de raisons sérieuses de penser qu’il s’agit bien de César. » N’allez surtout pas lui dire qu’il en va de son intérêt, le buste du Rhône ayant rejoint les collections de son musée. « Je suis avant tout archéologue ! Le musée d’Arles est un lieu de sciences, nous devons la vérité à ceux qui viennent chez nous. » Soit. Au musée de l’Arles antique, le cartel du buste désigne un « portrait présumé de César ». A vrai dire, le seul élément qui permettrait de trancher définitivement la question serait la découverte du socle du buste. « S’il s’emboîte avec la tête et qu’une inscription y mentionne le nom de César, alors on aura la preuve absolue, explique Claude Sintes. Mais il n’y a qu’une chance sur un million pour qu’un jour, on retrouve ce socle ! » En attendant, ne restent qu’hypothèses… Que nous allons tenter de résumer.

 

Pro-César. Les « partisans de César » attirent d’abord notre attention sur les monnaies représentant  le dictateur (de profil), frappées quelques mois avant son assassinat : seuls supports associant une effigie, une légende et une titulature, elles constituent d’utiles sources d’identification pour les chercheurs. « La ressemblance entre le César du Rhône et les portraits visibles sur les monnaies ne fait pas de doute, juge Sintes, qui reconnaît la même calvitie naissante, une pomme d’Adam développée, les trois rides très marquées au niveau du cou, et une fossette supra-thyroïdienne, caractéristique rare qu’on ne rencontre que chez une personne sur 25 000. Ce qui correspond aussi à la description qu’avait faite Suétone. » Ainsi, « personne ne remet en cause le fait que le buste du Rhône ressemble à César, même ceux qui estiment qu’il ne s’agit pas de César ! » L’autre argument des « pro-César » est qu’il s’agit là… d’un chef d’œuvre. « C’est un portrait d’une extrême qualité, visiblement réalisé par un artiste très habile, de très haut niveau, qui plus est, avec un marbre provenant de loin, de Phrygie,
dans l’actuelle Turquie.
» Lorsque l’on sait que la colonie d’Arles avait été créée en 46 av. J.-C. par un certain Jules César, « il n’est pas irréaliste de penser que ces Arlésiens de la première heure aient souhaité honorer leur ancien général, alors maître de Rome, par un portrait qu’ils auraient exposé dans l’espace public », avance Claude Sintes, rejoint par son confrère Daniel Roger, conservateur au Louvre : « Il est vrai que cette pièce est singulière par sa qualité. Ce devait déjà être un objet très rare à l’époque, réalisé pour une personnalité qui devait être exceptionnelle pour cette jeune colonie. Qui pouvait être cette personne, durant cette période, à Arles, à part César, son fondateur ? » La démonstration est habile, on a envie d’y croire… Mais d’autres ont des arguments. Au moins tout aussi convaincants.

 

 

Anti-César. Comment identifier et dater un portrait antique ? Ici, pas de carbone 14, pas d’ADN : les chercheurs ont défini une méthodologie reposant sur l’examen rigoureux de l’ensemble des sources disponibles, soit les différentes représentations d’un même homme. Se rapporter seulement aux monnaies n’est donc pas suffisant. Il est nécessaire, aussi, de confronter le buste du Rhône aux autres portraits sculptés du dictateur afin de comparer leurs caractéristiques physionomiques et typologiques et dégager – ou non – des correspondances. Dans le cas de César, les sources ne sont pas légion :  il n’existe qu’une dizaine de portraits sculptés, tous réalisés après sa mort (voir encadré). Ils reproduisent de manière très précise deux types iconographiques (qui ont chacun fait l’objet de copies trait pour trait, mèche à mèche). « Or le portrait du Rhône ne reproduit aucun de ces deux types, observe Emmanuelle Rosso, maître de conférences à l’Université de Paris IV – Sorbonne. Il a certes des traits césarisants, mais les ressemblances sont trop génériques… » Cette spécialiste en archéologie et en histoire romaine, chef de file des sceptiques, a rédigé plusieurs articles très remarqués sur le sujet. Elle nous résume son hypothèse : « Comme la tête du Rhône n’est pas une réplique des types connus et assurés, et que beaucoup de simples particuliers ressemblent tout autant à César que lui, il est méthodologiquement plus prudent et statistiquement plus probable que l’on soit en présence d’un exemple de ‘‘visage d’époque’’, et donc du portrait d’un membre des élites arlésiennes ou même d’un magistrat de l’époque d’Auguste. » A l’instar de l’Allemand Paul Zanker, Emmanuelle Rosso suppose que le buste du Rhône pourrait avoir été commandé par un notable local ayant souhaité reprendre l’allure de César.

 

« Personne ne remet en cause le fait que le buste du Rhône ressemble à César, même ceux qui estiment qu’il ne s’agit pas de César ! »

 

C’est ce que les historiens nomment « visage d’époque » : un phénomène de mimétisme très en vogue durant cette période. Pour les pro-César, cette thèse n’est pas recevable. Car à la fin de la République, « il n’y avait pas, à Arles, de classe sociale assez riche ou de personnalité suffisamment puissante pour être susceptible de se payer un tel marbre et le meilleur sculpteur de Rome », comme l’exprime Claude Sintes. C’est l’argument majeur. Mais là encore, Emmanuelle Rosso n’est pas du tout d’accord. « Premièrement parce que le marbre du Dokimeion n’est pas un grand marbre statuaire particulièrement recherché, ensuite parce qu’on a conservé des inscriptions de bases de statues qui montrent par exemple que des Arlésiens de l’époque d’Auguste pouvaient ‘‘s’offrir’’ des statues en bronze, qui étaient beaucoup plus coûteuses. Par ailleurs on sait que plusieurs familles arlésiennes étaient particulièrement influentes et opulentes et avaient des possessions et des intérêts en Asie Mineure, d’où vient le marbre… (…) On est tout de même dans une colonie romaine d’une province très anciennement et très profondément romanisée, Arles n’est pas une bourgade reculée… »

 

Convictions. Si pour les sceptiques, le buste du Rhône présente bien trop de disparités avec les deux types de portraits connus pour pouvoir légitimement être attribué à César, les partisans de l’identification ne s’avouent pas vaincus pour autant : ces différences s’expliqueraient tout simplement par le fait que le buste du Rhône est antérieur à la création de ces types. Il aurait été réalisé entre la fondation de la colonie d’Arles (46 av. J.-C.) et la mort du dictateur (44 av. J.-C.). C’est pourquoi il est présenté comme « la plus ancienne représentation connue de Jules César », la seule créée de son vivant. Une « pièce unique », qui ne peut nullement être rattachée à une quelconque série. « Mais si c’est une pièce unique, on ne peut formuler à son sujet de raisonnement scientifique, qui ne peut être, en archéologie, que fondé sur des comparaisons ou des croisements entre différentes sources », rappelle Emmanuelle Rosso, avant de poursuivre sa démonstration : « On ne peut reconnaître quelqu’un que si on le connaît : si on a une pièce unique, qui ne ressemble pas vraiment aux autres, comment être sûr qu’il s’agit bien de lui, quand sa physionomie a été la plus imitée de son temps ? Ce n’est plus un problème d’archéologie ou d’histoire de l’art, c’est une question de pure logique. » Quid de la datation invoquée par les partisans de César ? « Pour eux, prouver que ce portrait est antérieur à 44 av. J.-C. est la seule condition pour que l’identification soit défendable. Or il est impossible d’arriver honnêtement à une datation aussi précise. Pas un spécialiste d’histoire de l’art ne vous dira qu’on peut donner à partir du style une fourchette plus précise qu’une vingtaine ou au mieux une quinzaine d’années (…) Ce portrait n’échappe pas à la règle : il ne se date pas entre 46 et 44, à moins de postuler par avance que c’est César. Il se date entre l’époque de César, dont il imite les traits, et le début de l’époque augustéenne qui commence immédiatement après. Donc il se place, si on veut être honnête, entre 50 et 30, ou entre 45 et 25. Le reste, c’est de la foi, de la croyance, de la conviction, de l’intuition, mais pas un raisonnement scientifique. »

 

« On a posé l’identification, et ensuite, on a cherché à la justifier »

 

Les propos sont durs. Mais Rosso est visiblement remontée : « L’hypothèse des pro-César me semble davantage guidée par un a priori qu’à un raisonnement historique et scientifique. (…) L’identification, présentée comme une intuition immédiate, a précédé toute étude. On a posé l’identification, et ensuite on a cherché à la justifier a posteriori. » Flemming Johansen, Christian Goudineau, Paolo Moreno et les autres « éminents spécialistes » ayant examiné le buste du Rhône après sa découverte auraient-ils été influencés par l’intuition de Luc Long ? L’emballement médiatique qui a suivi l’annonce de la ministre de la Culture a-t-il rendu impossible toute marche arrière ? Alors que le débat faisait rage (du moins, entre les spécialistes) l’exposition César, le Rhône pour mémoire, présentée d’octobre 2009 à septembre 2010 au musée de l’Arles antique, a battu tous les records, attirant 400 000 visiteurs (contre 80 000 entrées annuelles en moyenne). Face à un tel engouement, la rigueur scientifique invoquée par les sceptiques paraît bien impuissante.

 

TROIS PORTRAITS, UN MÊME HOMME ?

Il n’existe qu’une dizaine de portraits sculptés assurés de Jules César, se rapportant tous à deux modèles initiaux, dont ils reproduisent les traits et la coiffure : le buste de Turin, réalisé peu avant (ou peu après) la mort du dictateur, et celui de Chiaramonti, portrait idéalisé créé quelques années plus tard, au début du règne d’Auguste. Pour identifier le supposé « César d’Arles », il faut donc le comparer à ces deux « têtes de séries » afin de relever d’éventuelles correspondances. Mais force est de constater que le buste du Rhône n’appartient à aucun de ces deux groupes. Si le type de Turin présente un visage long, un nez droit et des pommettes hautes et saillantes, le portrait du Rhône a, lui, un visage plus large, des joues aplaties et un nez busqué. Quant au type de Chiaramonti, ses traits rajeunis, sa frange et son léger rictus ne se retrouvent guère dans l’effigie arlésienne. Enfin, différence essentielle, la forme de la tête est beaucoup plus ronde sur le buste du Rhône que sur les autres représentations. Pour les sceptiques, ce n’est donc pas le même homme... Même si ces derniers reconnaissent un certain « air de famille » liant le personnage d’Arles aux autres portraits.

César et les secrets du Rhône 

Du 12 janvier au 23 mars

ABD Gaston Defferre

18, rue Mirès, Marseille, 3e

www.culture-13.fr

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